4 FEVRIER 2005

 ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©b  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier  ©Bertrand Saugier

Le dispositif d’une œuvre participative est en place. L’artiste - ici le Groupe MOI - est le concepteur d’un protocole et chaque visiteur, entrant dans la salle d’exposition, accepte le contrat implicite de s’y soumettre. Le spectateur est invité à s’investir dans une création collective déterminée par un processus artistique. Il donne son temps de visite, sa pensée, son expression - ici, son dessin -, en échange d’une place dans la petite communauté éphémère des participants à l’action. Cette forme d’art d’intervention n’est pas singulière, elle est même très banale. On en connaît les limites, quelque part entre la mondanité et l’animation socioculturelle. Les oeuvres, les participants et leurs résultats ne sont pas les mêmes, qu’il s’agisse d’une soirée de vernissage au Palais de Tokyo ou d’une résidence dans un quartier politique de la ville. Mais elles ont en commun que l’artiste renonce à sa maîtrise sur le résultat de l’œuvre, sur le contenu exact du moment vécu collectivement. Il se limite à fournir le contexte, et renonce à son autorité finale . Le visiteur sollicité est acteur dans un collectif, et fréquemment interpellé dans sa citoyenneté. Les œuvres participatives, version institutionnalisée cherchent à faire du « lien social », à mobiliser les citoyens sur leur « être ensemble », à promouvoir un art de la réparation sociale plongeant dans le réel.
Ici, le processus se déroule dans l’espace de la fiction, qu’est la boîte noire du théâtre, et élabore la participation de chacun sur des éléments autoritaires. Le protocole est énoncé sous forme de loi, répétée verbalement et visuellement. Le mot “silence” est projeté en rouge sur le mur. Les voix amplifiées des acteurs lisent en permanence, comme pour un lavage de cerveau. Les participants installés autour de la table quadrillée n’ont pas droit à l’échange, ne sont pas dans un “être ensemble” mais chacun dans sa solitude devant son choix et sa page blanche. On est dans un espace totalitaire. La position modeste de l’artiste, en retrait dans le noir, “commis aux écritures” veillant à la fluidité du fonctionnement de l’installation, devient une surenchère d’autorité. Il est présent mais invisible des participants, qui, aveuglés par la lumière de la table et cernés par l’obscurité, regagnent la sortie à tâtons, une fois leur travail accompli. Le protocole est une machine, absorbant des visiteurs selon un compte annoncé à l’extérieur ; l’artiste joue un rôle de contremaître, un rouage de l’organisation. La violence du dispositif fait échapper à l’angélisme de l’art réparateur social, comme à la mondanité. Chacun est confronté à sa solitude, face à la question posée.
La liste des évènements parmi lesquels il nous est intimé de choisir, dans une sorte de hit parade macabre, commence le 10 avril 1912, avec le naufrage du Titanic, et se termine le 25 juillet 2000 par le crash du concorde. Entre les deux, une litanie de quarante dates et évènements : révolutions, coup d’état, démissions, assassinats ; faits de guerre, exécutions, génocide, famines ; explosions, crash boursier ou d’avions, naufrages. Tous témoignent de l’horreur et de l’instabilité du monde. Tous sont des passages, signifient des changements d’époque qui ont laissé le monde différent de ce qu’il était avant. Avant Tchernobyl. Avant et après Pearl Harbor. Deux ou trois exceptions positives : les premiers pas de l’homme sur la lune, Nadia Comanecci, aux J.O de 1976, la Révolution des Œillets. La liste est subjective, mais tous ces évènements sont connus, et la froideur des dates et les mots martèle l’objectivité du temps et du fait. Mais s’agit-il vraiment de convoquer l’histoire ?
Les évènements ‘‘positifs’’ nous font comprendre qu’il n s’agit pas du fait lui-même, mais de son irruption comme évènement médiatique, de sa transformation en image. Quelle réalité avons-nous perçu, du premier pas de l’homme sur la lune, si ce n’est l’image noir et blanc d’un cosmonaute rebondissant, et sa célèbre phrase dans un crachotis microphonique ? Tous ces évènements ont en commun d’être des icônes du XXe siècle, de faire ‘‘arrêt sur image’’ dans le flux informatif, ininterrompu depuis le temps des gazettes qui ont évoqué le naufrage du Titanic. Ces faits sont devenus des images grâce au cinéma qui les à frottés de fiction, par la télévision qui les passe en boucle, par les représentations picturales, par les photographies minutieusement choisies illustrant exclusivement le sujet, par les documents amateurs, tellement plus ‘‘vrais’’...L’œuvre utilise les ressorts de l’art conceptuel ‘4’ fondé sur la capacité du langage à faire image. Elle demande à chaque participant de jouer avec cette réversibilité des signes, et de mettre en œuvre le binôme subjectif (l’émotion)/objectif (la date, le fait).
Elle active également une double dimension : individuelle (sincère) et collective (partagée par tous au même instant). Ces dates et faits sont de souvenirs personnels partagés par des millions de téléspectateurs au même moment. La collectivité d’émotion, plus large que celle produite par l’esthétique relationnelle, limitée aux seuls présents, est donc réunie ici. Il ne s’agit pas seulement de l’image mais de la jouissance qu’elle procure. On sait combien celle-ci se construit plus sûrement sur les catastrophes que sur les moments de bonheur.
C’est d’abord le spectateur en nous qui est invité à choisir et restituer l’image d’un évènement. L’installation permet finalement de mettre en boucle l’évènement, l’imge, l’émotion ressentie, et l’image restituée de cette émotion préservée. La société du spectacle trouve une étape supplémentaire, celle de la parole du spectateur. Ce geste suffira-t-il à transformer notre passivité consentante ? A la racheter ? D’où l’épaisseur du silence : mon émotion est-elle à la hauteur de l’évènement ? suis-je capable de faire face à cette image et à l’évènement qui en déborde ? Pourrai-je ne pas réduire l’évènement à l’image ? Ne pas me faire complice, collaborateur, du spectacle, au moment où l’on me met le crayon en main ? Autrement dit, le participant éprouve quelque chose comme le poids retrouvé de sa responsabilité. Sous cet angle là, la possibilité de repentir, et de recommencer un autre dessin, est un vrai soulagement !

Claire Peillod, mars 2005
Catalogue de la restitution du dispositif Le 4 février 2005.

GROUPE MOI
Olivier Bouton
Vincent Delpeux
Bertrand Saugier
Pascal Thivillon
Jean Claude Martin
Anne Raymond
Yoann Tivoli
Frédéric Dubois